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lundi 6 septembre 2010,
St Bertrand
... qu'elles restent en contact les unes avec les autres...
Chère Marie-José,
chère Marguerite,
chers amis de Sainte-Marie de Neuilly et de la Communauté de Saint-François Xavier,
Ce soir, nous sommes associés à un événement qui fait appel en même temps à notre reconnaissance et à notre mémoire, et qui constitue en lui-même un engagement, et un engagement qui ouvre sur l’avenir de l’Église catholique dans notre société, de Neuilly à Abidjan et à Séoul, en passant par la région parisienne.
Et puisque j’ai nommé la République, n’ayons pas peur de la remercier puisque c’est elle qui nous réunit, sous le signe de la Légion d’Honneur dont je remettrai tout à l’heure les insignes à Marie-José et à Marguerite.
Vive donc la République laïque, quand elle reconnaît que des femmes chrétiennes, animées par la foi au Christ, participent activement à l’œuvre d’éducation des jeunes, à la suite de cette femme étonnante nommée Madeleine DANIÉLOU !
Je n’ai pas eu le temps de savoir si votre fondatrice avait reçu la Légion d’Honneur. Je suis convaincu qu’elle l’aurait méritée. Mais peut-être ne l’aurait-elle pas acceptée, surtout quand son mari, Charles DANIÉLOU, était un proche collaborateur d’Aristide BRIAND, de surcroît associé, en 1924, au Cartel des Gauches, alors que des amis de l’Action Française figuraient parmi les soutiens de Sainte-Marie de Neuilly !
Pour vous, Marie-José et Marguerite, il n’y a pas eu d’hésitation, et pour moi non plus quand vous m’avez demandé de vous remettre cet insigne républicain. Il est clair que vous n’avez jamais, ni l’une ni l’autre, conçu la foi chrétienne comme une force d’opposition à la tradition laïque. Au contraire : aussi bien à Paris que dans la région parisienne, sans oublier la Côte d’Ivoire, vous avez voulu exercer votre mission d’enseignantes comme une façon concrète d’inscrire votre foi à l’intérieur du monde des jeunes en essayant de les comprendre tels qu’ils sont, avec leurs attentes et leurs blessures, et en les ouvrant à ce qui les dépasse, à travers l’enseignement de la littérature et de la philosophie.
Ce soir, beaucoup sont là qui peuvent témoigner de ce qui n’apparaît pas toujours immédiatement dans notre mission éducatrice : avant tout, cette patience qui ne se lasse pas, cet art de semer, sans rêver de germinations trop rapides, en sachant attendre et espérer, parfois contre toute espérance, quand on a l’impression de se heurter à des résistances insurmontables.
C’est cela, j’en suis sûr, qui crée entre vous, Marie-José et Marguerite, une sorte de connivence profonde : cette façon de voir au-delà des apparences immédiates, surtout quand elles sont celles de l’incroyance ou du refus de Dieu, de voir, malgré tout, le travail inlassable de Dieu chez des jeunes qui ont aussi des raisons de doute, de s’interroger sur eux-mêmes, sur leurs familles, surtout quand ces familles sont blessées ou brisées.
Voilà le terrain profond de l’éducation selon l’esprit de la Communauté Saint-François-Xavier qui est l’esprit de l’Évangile du Christ et qui est l’Esprit Saint lui-même, l’Avocat, le Défenseur, l’animateur de toute mission chrétienne authentique et de toute éducation vraiment chrétienne, c'est-à-dire inspirée par la confiance indestructible du Christ.
En vous, en chacune de vous, Marie-José et Marguerite, nous percevons comme un écho des paroles et des convictions de Madeleine DANIÉLOU. Écoutons-là elle-même, lors de la seconde rentrée de l’École normale libre de la rue Oudinot, il y a près d’un siècle, le 15 Octobre 1908 : elle accueillait les nouvelles étudiantes et elle leur posait la question : « Pourquoi êtes-vous ici ? Pour défendre la cause de l’enseignement libre ? Non ! Pour beaucoup plus : pour vous préparer à l’apostolat par l’éducation ». Et elle ajoutait ces recommandations qui n’ont rien perdu de leur valeur : « Ne laissez jamais dire que l’éducation est autre chose qu’une mission. Elle n’est pas un métier. Tout l’or du monde ne paierait pas le travail que vous faites. Elle n’est même pas un art, car la matière que vous travaillez n’est ni de la pierre, ni du marbre. Elle est une mission, car vous touchez des âmes et, par vous, elles seront plus proches ou plus loin de la vérité, du bonheur, de Dieu ». (cité par Blandine BERGER, Madeleine DANIÉLOU, Paris, 2002, p.66-67).
Ce charisme originel, avec son caractère fondamentalement apostolique, je sais bien, comme vous, qu’il passe par des institutions, par des médiations pédagogiques, par des méthodes et des pratiques, en particulier quand il s’agit de donner à des jeunes la possibilité de rendre compte des traditions religieuses qui les inspirent, et notamment de la tradition juive ou de la tradition musulmane.
Mais je reste convaincu, comme vous, que la vitalité de vos établissements viendra surtout de la fidélité intelligente à ce qui a inspiré Madeleine DANIÉLOU dès le début de son œuvre : la volonté farouche non pas de créer un système concurrent de l’éducation nationale, mais, dans le cadre de l’éducation nationale (et elle avait du mérite en 1908, au lendemain de la séparation de l’Église et de l’État), de montrer que la grande Tradition chrétienne demeure comme une source à l’intérieur même du monde moderne et de la culture. Et c’est là, me semble-t-il, non pas une option facultative, mais une conviction qui mérite d’être comprise aujourd’hui dans des conditions nouvelles qui ont la forme d’un défi.
Pourquoi un défi ? Pour une raison fondamentale : c’est que la Tradition chrétienne est méconnue, souvent marginalisée et parfois aussi caricaturée ou tournée en dérision.
Face à cette situation incontestablement éprouvante, deux attitudes sont possibles dont je voudrais rendre compte ici, ce soir, d’une façon aussi réaliste et aussi chrétienne que possible.
Ou bien on peut céder à la tentation du repliement et rêver d’une réaffirmation autoritaire du catholicisme en France. Ou bien nous comprenons que la modernité elle-même appelle les croyants, les catholiques, à inscrire leurs convictions à l’intérieur de cette société et de cette culture qui sont les nôtres, précisément à travers notre engagement éducatif.
La première attitude est tout à fait compréhensible. Quand on se sent affaibli et critiqué, il n’est pas anormal de céder à la peur et de chercher à se défendre. Je cite ici un philosophe agnostique, Marcel GAUCHET, dans une de ses conférences consacrées à la place de l’enseignement catholique dans les sociétés européennes : « L’idée demeure dans l’institution (catholique) que la situation exige prioritairement de resserrer les rangs, de consolider une identité cohérente, de consacrer ses forces à solidifier le noyau dur des fidèles, vis-à-vis d’un univers moins sévèrement jugé, mais considéré cependant comme en crise morale et spirituelle pour cause de relativisme. Le repli n’a plus les mêmes motifs (qu’au XIXème siècle), la citadelle n’a plus la même forme, mais l’option stratégique reste du même ordre ». (Marcel GAUCHET, Un monde désenchanté ? Paris, 2004, p.219).
Et je crois honnête d’ajouter que cette attitude défensive s’accompagne parfois d’une sorte de revalorisation artificielle de la culture catholique, elle-même séparée de l’Église réelle et de ses communautés ordinaires, comme s’il fallait chercher ailleurs, dans une reconstruction d’un passé plus rêvé que réel, de quoi faire face aux difficultés actuelles.
Je comprends cette tentation du repliement, mais je la crois dangereuse, et j’estime surtout, avec d’autres, et d’abord des éducateurs et des éducatrices, qu’elle repose sur un diagnostic inexact concernant la place du christianisme dans notre société. Car, comme l’écrit encore Marcel GAUCHET, "ce monde sorti du christianisme, et qui se prétend émancipé par rapport à lui, ne lui est pas foncièrement hostile. Il ne le connaît pas et il est prêt à entendre son message, surtout si nous, héritiers de la Tradition catholique, nous devenons capables de témoigner de la nouveauté du Dieu de Jésus Christ au sein même de la modernité."
Ce qui implique au moins un double engagement culturel et spirituel. Culturellement, nous ne pouvons pas laisser dire et penser que la Révélation chrétienne n’aurait pas, depuis des siècles, façonné notre histoire, à travers la littérature, la poésie, les créations artistiques, et surtout à travers cette culture de l’intériorité, de la conversion, de l’initiation au mystère, qui est constitutivement liée à la personne du Christ Sauveur.
Spirituellement, nous sommes appelés à comprendre nous-mêmes que le christianisme n’est jamais un système qui s’imposerait de l’extérieur (Madeleine DANIÉLOU n’a jamais cessé de chanter cette musique-là) mais qu’il est un appel adressé à des libertés et à des consciences personnelles, pour qu’elles s’ouvrent à ce qui les dépasse. Ce travail de dépassement s’accomplit à travers l’éducation, et précisément par une pratique de l’éducation qui ne cherche pas à imposer ce que nous croyons, mais qui laisse transparaître ce que nous croyons de Dieu à travers la façon dont nous enseignons, et, en enseignant, dont nous entrons en relations avec des esprits, des libertés et des consciences de jeunes et d’adultes.
Voilà ce qui est constitutif au plus profond de la mission éducative de l’Église tout entière dans la société actuelle : ce style de présence simple et souple qui implique à la fois, pour nous-mêmes, un travail de ressourcement et, par rapport à la société, un travail de dialogue et de confrontation ouverte avec ceux et celles qui ne partagent pas notre foi.
Il est évident que vous-mêmes, Marie-José et Marguerite, avec toutes vos surs de Saint-François-Xavier et toutes les personnes associées à votre mission éducative, vous êtes des praticiennes de ce double engagement culturel et spirituel, dont la source a jailli ici même, lorsque Madeleine DANIÉLOU a compris qu’elle répondait à un appel de Dieu en fondant la Communauté Saint-François-Xavier.
Je viens de prononcer le terme de source. Et ce terme évoque pour moi une rencontre avec vous que je ne peux pas oublier. C’était à Paris, il y a quelques années, lors du grand rassemblement de jeunes suscité et animé par la Communauté de Taizé. Le Frère Roger était présent et j’étais venu avec des amis prêtres et des jeunes de mon diocèse. Et j’ai compris alors – et je comprends encore davantage ce soir – tout ce que peut évoquer l’image de la source : ce qui est enfoui, et qui demeure caché, mais qui devient aussi l’origine d’un courant de vie, d’un mouvement profond et ininterrompu.
Taizé, à partir de cet étonnant charisme de confiance reçu par le Frère Roger, demeure une source pour beaucoup de jeunes. Je suis sûr, Marie-José et Marguerite, que votre attachement à Taizé est inséparable de cette source qu’est pour vous le charisme vécu par Madeleine DANIÉLOU et que vous partagez à votre manière.
Je me réjouis de ce que le rite républicain de la Légion d’Honneur permette de reconnaître une telle source qui vient de Dieu et qui est visiblement présente dans notre société, à travers l’œuvre d’éducation. Nous en sommes tous les témoins heureux et reconnaissants.
Merci à vous ! Vive la République laïque et vive l’Église catholique ! Alléluia !
+ Claude DAGENS