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Association Amicale d'Entraide des Centres Madeleine Daniélou

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... qu'elles restent en contact les unes avec les autres...
  • Discours de Marguerite LENA

    Monseigneur,

    Chers amis,

    Il y a bien des manières d’accueillir l’honneur qui nous est fait aujourd’hui. J’écarte la dédaigneuse manière stoïcienne. Elle nous priverait de la joie d’être ensemble ce soir, et elle est aveugle à la richesse symbolique de ce ruban rouge. Peut-être précisément parce qu’il est minuscule et sans aucune valeur marchande, il peut signifier ce qui n’a pas de prix, l’ordre de la gratuité, si proche de l’étrange logique de l’amour. Une logique indifférente aux lois de l’échange marchand, une logique un peu folle, faite de surabondance et de générosité. Dans ce domaine, le don ne se mesure ni au mérite ni aux Œuvres, il ne sait pas calculer, il n’attend pas de retour. Comme l’écrit Paul RICŒur dans son ultime livre, justement intitulé "Parcours de la Reconnaissance", dans ce mode festif de l’échange interpersonnel, on « donne quelque chose de soi en donnant une simple chose ».

    En nous donnant cette simple chose qu’est la Légion d’Honneur, vous nous donnez, Monseigneur, quelque chose de vous-même. Vous nous donnez votre confiance en une Eglise « libre et présente » : libre de proposer à tous le seul trésor qu’elle possède, le sel et la lumière de l’Evangile ; présente sans complexe et sans peur, sans ambition ni prétention au cœur de la société française, avec la force et la joie de cet unique trésor.

    Et, à travers le choix de M. le Président de la République, notre pays nous donne lui aussi quelque chose de lui-même : son estime des maîtres et son espérance dans sa jeunesse. Elles sont combattues par bien des discours sceptiques ou dénonciateurs sur l’école et sur les jeunes. Pourtant elles sont la sève invisible qui irrigue le travail quotidien des enseignants de ce pays, dans des conditions parfois bien difficiles. Cette estime et cette espérance montent d’une génération vers l’autre, et préparent sans bruit d’imprévisibles floraisons pour d’imprévisibles fruits. Elles existent, puisqu’elles nous rassemblent ce soir.

    Mais recevoir la Légion d’Honneur est une invitation à entrer à mon tour dans ce mouvement de la gratitude et à interpréter, non seulement ce don, mais tout le chemin parcouru, en « clé » de reconnaissance. Merci donc à mes sŒurs de Saint-François-Xavier, des plus jeunes aux plus âgées. Je reconnais en chacune de vous la grâce de notre commun appel, mais comme démultipliée et diversifiée en autant de visages et de réponses fidèles. Merci à mes collègues, ou plutôt mes amis des classes préparatoires de Sainte-Marie. Merci à vous tous qui travaillez ici, qui faites de ce lycée une maison et de cette maison une vie communiquée. Merci aux étudiants d’hier et d’aujourd’hui, à ceux d’ici et à ceux d’ailleurs, Prépas de Sainte-Marie et séminaristes des diocèses d’Ile de France : vous avez su entretenir en moi la joie quotidienne non seulement d’exercer un beau métier mais d’accomplir une vocation. Cet honneur d’aujourd’hui est le vôtre à tous. Car il fait partie de ces biens qui se communiquent sans se perdre, ou plutôt qui n’existent que pour se partager, et qui s’accroissent en se partageant.

    Et j’aimerais faire remonter dans le temps cette gratitude, d’abord vers ma famille qui me fait l’amitié d’être présente ici ce soir. Mes frères et sœurs savent mieux que quiconque que je n’aurais sans doute pas eu le goût de l’enseignement s’ils ne me l’avaient donné, parfois à leur corps défendant… ou même à leurs dépens ! Nous avons appris ensemble auprès de nos parents que le quotidien peut être « une œuvre de choix qui veut beaucoup d’amour », selon le mot d’un poète que citait souvent notre père, et que notre mère mettait simplement en pratique. J’aimerais évoquer celles qui, à Sainte-Marie de Passy, m’ont fait découvrir à leur tour la joie de comprendre et la joie de servir. Elles s’appelaient Emilienne, Marthe, Yvonne, Jeanne. Elles s’appellent Cécile, Anne-Marie, Nicole et Armelle. Nous sentions bien qu’elles avaient fait de leur vie une offrande. Leur présence nous mettait, presque à notre insu, dans la familiarité de Dieu et éveillait le cœur à cette voix silencieuse qui parle dans le secret. Alors, quand l’heure vint des choix décisifs, il était finalement simple de répondre le « oui » d’amour et de liberté qui reste encore aujourd’hui la source où je puise le goût et la force de servir.

    J’aimerais dire aussi ce que je dois à la Sorbonne, aux maîtres qui, dans un temps où l’Université se voulait magistrale, m’ont ouvert à la grande tradition philosophique, sans exclusive ni dérive idéologique, dans le respect des textes qui était une forme discrète, mais très haute, de respect des personnes. Ils s’appelaient ALQUIE, GOUHIER, JANKELEVITCH, RICŒUR. Je voudrais citer Etienne BORNE, qui fut mon premier et à vrai dire mon seul inspecteur, à un moment où consentir à inspecter un professeur de l’enseignement catholique était un acte de courage et de liberté. Je ne sais s’il est de mise de remercier Blaise PASCAL et Maurice BLONDEL, PLATON et saint Augustin, KIERKEGAARD et Simone WEIL, mais tant de leurs pensées sont devenues miennes que les oublier serait injustice.

    La gratitude est la face tournée vers le monde de l’action de grâces qui, elle, se tourne vers Dieu. Quand je suis entrée dans la Communauté Saint-François-Xavier, accueillie et formée par Germaine d’YNGLEMARE, puis par Jacqueline d’USSEL, j’ai appris peu à peu que l’Esprit Saint est ce Maître intérieur qui agit en nous, pour peu que nous y offrions, avec force et douceur, pour nous accorder au dessein de Dieu et aux besoins de nos frères. Nous apportons nos cinq pains et nos deux poissons, et il les multiplie jour après jour, remplissant nos mains vides, selon cette même logique de surabondance qui traduit dans l’humain la toute charité divine. Ne taisons pas cette expérience. Ne laissons pas tarir cette source. Son eau vive passe à travers nos fragilités et nos limites, pour rejoindre et désaltérer les passants de nos routes. Notre monde en a soif. Il attend des sourciers et des éducateurs selon l’Evangile. Il attend des saints.

    Dans une belle page du Journal d’un curé de campagne, BERNANOS évoque l’entrée de Jésus à Jérusalem comme une sanctification souriante des gloires humaines. Mais il ajoute :« La Sainte Vierge n’a eu ni triomphe ni miracles. Son Fils n’a pas permis que la gloire humaine l’effleurât, même du plus fin bout de sa grand aile sauvage. » Il faut sans doute une totale transparence à Dieu pour être, avec Marie, pleinement à l’abri de cette grande aile sauvage. Reste à faire de la petite gloire de ce soir, gloire inattendue, gloire partagée, une immense occasion d’action de grâces, et d’amitié.